Découverte virtuelle de notre charmant petit village situé aux frontières de l'Yonne, l'Aube et la Côte d'Or. Rugny en images et en textes mais aussi ses environs proches. De l'Abbaye de Quincy au Château de Maulnes un grand bol d'air pure!
« Spéculateur, vous bâtissez un quartier, ou même un village ; vous avez construit plus ou moins de maisons, vous avez été assez osé pour élever une église ; vous trouvez des espèces d’habitants, vous ramassez un pédagogue, vous espérez des enfants ; vous avez fabriqué quelque chose qui a l’air d’une civilisation, comme on fait une tourte : il y a des champignons, des pattes de poulets, des écrevisses et des boulettes ; un presbytère, des adjoints, un garde champêtre et des administrés : rien ne tiendra, tout va se dissoudre, tant que vous n’aurez pas lié ce microcosme par le plus fort des liens sociaux, par un épicier. »
Honoré de Balzac L’épicier
(1840)
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A Lili, Madeleine, Curé, Joseph et leurs devanciers…
L'occasion était trop belle… Consacrer un article à des figures emblématiques du village et de façon générale à une profession dont on ne retrouve plus la saveur en ces temps de courses effrénées « à la rentabilité » et aux « chiffres d’affaires au m² ». Des considérations économiques loin de préoccuper les épiceries familiales connues jadis à Rugny. Autre temps autre meurs me direz vous…
Avant de devenir commerçant et revendeur de divers biens de consommation le nom d’épicier était historiquement associé à un simple fabricant de bougies. Il pouvait s'étendre à une classe qu'on appelait les apothicaires (Précurseurs des pharmaciens ils préparaient et vendaient les drogues et médicaments pour les malades). Au fil des siècles les fabricants de bougies et autres apothicaires se sont succédés en terre ruinoise. D’ épicier- apothicaire, ils sont devenus au fil du temps ; aubergiste, buraliste, mercier, ou cafetier et ont rythmé la vie sociale du village. Au début du 20 eme siècle on recensait trois épiciers « au pays ».
Nous sommes à Rugny en 1910, la population du village est alors de 250 habitants (Au 19 eme siècle Rugny a compté jusqu’à 400 habitants). Il faut satisfaire les différents besoins de chacun. A Paris Aristide BOUCICAUT a lancé depuis quelques années le concept de « libre service » au sein « Du Bon Marché » mais on est encore loin des chaînes de « Grande distribution ». L’étude du comportement du consommateur à grande échelle (autrement dit le marketing) n’est pas encore née. Les moyens de locomotion existants dans les petites communes rurales sont réduits. A Rugny ce n’est qu ' en 1920 que le premier véhicule automobile est acquis par Henri MORIZE. Les zones de chalandise des villes alentours sont alors restreintes. A cette époque on se rendait dans le meilleur des cas, une fois par semaine à Tonnerre. Alors Auxerre ou Troyes vous pensez ! L ’ « épicier rural » est alors plus que jamais, un acteur essentiel de la vie sociale et économique du « pays ».
Dans le registre du fabricant de bougies- apothicaire on classera le désormais célèbre Félix POURAD. Tantôt épicier, tantôt aubergiste Félix POUARD dit « Curé » résidait dans le haut du village route de Villon. Le fameux « ramasseur de crottes » présenté dans bien des récits de notre cher Marius, tenait sa droguerie de façon très spéciale. Peu adepte de se que l’on appelle de nos jours le marchandisage ou « Merchandising », mais plutôt du bazar organisé. Au milieu d’un énorme capharnaüm notre homme pouvait satisfaire toutes sortes de demandes. Et même les plus exotiques ! Revendeur des sécateurs de son voisin et néanmoins meilleur ennemi ; Henri « Tintin » PROT, il était également vendeur de bougies, de cordage, de tissu, de petit outillage agricole ou de cacao des colonies. Les vignerons sont nombreux à Rugny, c'est près de 80 hectares de vignes garnissent les coteaux du finage, principalement sur les routes de Tonnerre et de Thorey. Bientôt le phylloxéra débarqué quelques années plus tôt des Amériques aura raison de la quasi-totalité du vignoble ruinois. L'élevage et les petits propriétaires agricoles sont légions, la polyvalence chez l’épicier est de rigueur.
En redescendant dans le village nous nous arrêtons dans la Grande Rue. Plus exactement à l’embranchement de la rue du Four.
Il y avait jadis, en lieu et place de la maison familiale de Jeannine et Marcel ARNOLD une épicerie. Madeleine GOURLOT (la maman de Jeannine) propriétaire des lieux recevait le pain, vendait fruits et légumes frais mais aussi produits de la marée. Le négoce a fermé au lendemain de la deuxième guerre mondiale.
L’épicerie GOURLOT était située à proximité d’un autre commerce : Le plus important au village « L’épicerie
RABY ».
L'épicerie RABY (Carte ancienne JB)
« L’épicerie- hôtel- café RABY » était déjà au début du XXeme siècle le commerce le plus important de Rugny. A la fois aubergiste et épicier, la famille RABY recevait dans une salle aménagée pour les « fêtes » les baptêmes, communion et mariages des familles ruinoises. Le bal populaire de la fête patronale de la St Marcel en septembre y était donné.
Au milieu des années 40 le « café RABY » deviendra le seul commerce du village. De son côté le
désormais célèbre « Curé » peu enclin à recevoir le « progrès » jettera l éponge pour goûter une retraite bien méritée ! Au fil des générations c’est la famille
GRAPPE qui deviendra propriétaire du petit commerce familiale. En effet Joseph GRAPPE épouse Cécile RABY fille des propriétaires des lieux. De cette union naîtra un petit garçon, Daniel. Quelques
années plus tard Daniel GRAPPE épousera Lydia « Lili » MATTEONI. A partir de 1951, « Lili » travaille avec sa belle mère et son beau père. A cette
époque, outre l'épicerie on vendait des articles de bureau, le tabac, le gaz, l'essence et les journaux. Joseph GRAPPE officiait même comme taxi ou coiffeur ! « Lili » reprendra l’affaire familiale par la suite.
Famille GRAPPE-RABY au début des années 40. (Doc MB)
Après 1970, la famille GRAPPE limitera son commerce à la vente de
produits d'épicerie, du tabac et du journal "l'Yonne Républicaine". Ultime lien social au quotidien, l’épicerie du village était bien plus qu’un
simple commerce. Et pas de bonne épicerie sans bonne épicière ! "Lili" secondée par Daniel son mari, artisan maçon, remplissait parfaitement son rôle. Oreille attentive et sourire
réconfortant elle est encore de nos jours une interlocutrice privilégiée lorsque l’on peut la croiser dans le centre du bourg.
Lili et votre photographe préféré dans les années 90. (Cliché Famille GRAPPE)
De cette époque, les souvenirs seront vivaces chez beaucoup. Surtout lorsque étant enfant on a connu le bonheur d’être « missionné » par les parents pour ramener à la maison les produits de la liste de commissions. Outre le sourire et la gentillesse de « Lili », les sucreries positionnées sur le bord du comptoir favorisaient les vocations chez les moins volontaires d’entre nous ! Parfois la simple délectation de couleurs et d’odeurs des fruits offrait de magnifiques voyages à nos sens.
Toutes les bonnes choses ont une fin. Parce qu’il était l heure de bénéficier d’une retraire bien méritée, « Lili » a du se contraindre à fermer les portes de l’épicerie familiale. La baisse de la population locale appelée savamment « l’exode rurale » et le développement de la grande distribution ont conduit à l’inéluctable fermeture sans possibilité de reprendre « l’affaire » le 31 décembre 1995.
Les habitudes de la jeunesse sont celles qui sont les plus compliquées à perdre et l’on se prend à rêver d’un nouveau lieu de vie, de service et d’échanges au sein du village. La réalité économique du jour est beaucoup plus froide et dissuade de ce type de projet. Il faut vivre avec son temps et loin de moi l’idée du « c'était mieux avant ». Mais il faut quand même l’avouer : « c’était bien chez Lili ».
CH
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Remerciements :
A Marius et Riri pour vos formidables mémoires, à Daniel et Lydia GRAPPE (Docs et dates), et à Marie pour ta réactivité ;-).