Découverte virtuelle de notre charmant petit village situé aux frontières de l'Yonne, l'Aube et la Côte d'Or. Rugny en images et en textes mais aussi ses environs proches. De l'Abbaye de Quincy au Château de Maulnes un grand bol d'air pure!
Cette histoire s’étire sur le quart de la vie de Louise de Clermont-Tallart, comtesse de Tonnerre, puis duchesse d’Uzès, qui a vécu – fait rarissime à l’époque - plus de 90 ans. Cette histoire commence bien avant les signatures des marchés de la construction de MAULNES du 15 mai 1566. C’est une histoire chahutée, même si elle est courte: 25 ans; peut-être un peu plus ! Car les épisodes s’y succèdent rapidement en un temps où les inventions artistiques explosaient comme un feu d’artifice, où la plupart des gens mourrait précocement, en un temps qui verra des troubles chroniques qui s’appelleront les Guerres de religion, terme pudique pour dénommer parmi les pires guerres civiles en France.
MAULNES et quelques repères dans la création contemporaine européenne:
- Ancy-Le-Franc, palais carré, à Antoine III de Clermont-Tallart par Serlio – depuis 1542 (Bourgogne).
- Caprarole, palais pentagonal, aux Farnèse par Vignole – Reprise substructions:1557- Première pierre officielle: 25.04.1559 – Jardins: 1573 (Viterbe-Rome) bibliothecaViterbo.it/revue 1985-86p.13-22
- Les Tuileries, palais double, à Charles IX et Catherine de Médicis par Delorme – 1564 (Paris)
- L’ Eau – 1566 tableau d’Archimboldo, à l’empereur d’Autriche.
- Villa BARBARO, villa double, aux frères Barbaro – 1567-68 par Palladio (Vérone-Vénétie).
Avant le chantier connu de MAULNES en 1566, existe un projet « primitif »: les 3 dessins conservés à New-York. La grande lacune des études existantes est de méconnaître ce projet « primitif ». La difficulté réside dans le fait qu’il n’est pas encore daté. C’est un manifeste « maniériste » très rigoureux; notamment par son organisation générale et son logis pentagonal qui présente 5 façades identiques percées de 15 baies identiques par étage sur plusieurs niveaux… une architecture rêvée dans une composition de figures géométriques qui s’articulent dans l’espace.
L’ensemble de ces 3 plans conservés à N-Y. peut-il être pour partie une commande qui implique un commanditaire, et pour partie un « modèle » pure spéculation d’architecte ? Ou intégralement l’un ou l’autre ? Si c’est intégralement un « modèle » ce serait entièrement une fiction ! Fiction affranchie de toute localisation et dissociée de toute contingence, à savoir l’existence des sources qui conditionne la réalité de l’eau courante dans les deux bassins et la vasque centrale du cœur de l’escalier de MAULNES ? Ce n’est pas impossible, mais ce serait une fiction très détaillée, très complète… tellement complète qu’elle paraît peu probable concernant le « plan général », alors que les deux plans d’étages sont aisément plus conciliables avec un principe de « modèle ».
Dans tous les cas, et pour beaucoup de raisons,[livre I, Pl. CIIII (104) construction d’un pentagone et planchers à caissons avec petits bois) – livre VII, Pl. LXIIII : cour avec soutènement cryptoportique et niches intégrant un schéma d’alimentation d’eau (p.161) parmi 2 ou 3 autres, et Charpente à petits bois (p.199)] le rapprochement s’impose entre ce projet « primitif » de MAULNES et Serlio qui depuis 1542 projette Sabine Frommel et depuis 1546 construit Ancy-Le-Franc, voisin, pour un frère de Louise. Celle-ci en 1550 devient pleine comtesse de Tonnerre en lieu de ce frère aîné Antoine III de Clermont et elle dirige l’exploitation de ses forêts de MAULNES sur mandat de son époux François du Bellay. Mais celui-ci va mourir en 1553, et leur fils, comme Serlio, en 1554. Quels liens plus précis entre ce projet « primitif » et cette première phase de la vie de Louise de Clermont, épouse du Bellay ? Si le projet « primitif » était une commande des du Bellay, sera-t-il « enterré » avec eux, père et fils ?
De Serlio il a été retrouvé un modèle d’église pentagonale, Libro V -1547 qui présente une modénature proche de MAULNES et très curieusement, parmi d’autres exemples, la particularité de situer le plan de sa coupole de couronnement au centre de son plan de rez de chaussée. Comme si Serlio avait précédé et inspiré Ducerceau dans sa méthode de synthétiser ses plans.
MAULNES et CAPRAROLE.
Serlio peut-être inspiré pour le logis de MAULNES, par le Caprarole vraiment défensif de 1520, de son maître Peruzzi, aurait dû, compte tenu de la date de son décès [1554 ou 1557 ?], dessiner ces plans primitifs de MAULNES antérieurement ou au plus tard, simultanément à ceux du Caprarole résidentiel de 1556-57 de son jeune ami Vignole. La vraie relation entre Caprarole et MAULNES dépend de la date - pour l’instant inconnue - du projet « primitif » de MAULNES. C’est l’examen à New-York de ces trois dessins qui pourrait apporter de nouvelles précisions.
Plus que la similitude de parti et leur simultanéité, cette relation est surtout intéressante parce que le déroulement du projet de Caprarole est à maints égards comparable à celui de MAULNES, notamment par son étalement dans le temps et le changement de maîtres d’œuvre [Peruzzi – San Gallo – Vignole], alors que les maîtres d’ouvrage se succèdent dans la même famille Farnèse.
Mais selon la date du projet « primitif », Serlio mourrant entre 1554 et 1557, ce ne peut être qu’entre lui et Peruzzi que la relation s’établirait, plutôt qu’entre Serlio et Vignole; de ce fait le principe résidentiel de MAULNES anticiperait le Caprarole de Vignole; alors qu’il est systématiquement donné par les historiens français comme postérieur au palais Farnèse !
Rappelons que Serlio est l’élève de Peruzzi, qui est l’auteur du premier Caprarole-forteresse. Comme Vignole auteur du palais de Caprarole, est aussi l’élève de Peruzzi. Mais Vignole est beaucoup plus jeune que Serlio. Cependant à l’initiative de François I, Ils vont se retrouver à Fontainebleau dans les années 1541-43; de ce séjour date la Grotte des Pins, en collaboration probable avec Primatice. Serlio restera en France; Vignole retournera en Italie; Primatice fera la navette entre la France et l’Italie pour les rois de France.
Concernant Caprarole et MAULNES il faut noter les différences
- d’échelle tant en surface qu’en hauteur: Caprarole c’est X fois le volume de MAULNES !
- d’ampleur des bastions: le bastion de Caprarole opposé à l’entrée, monte de fond pour devenir belvédère surplombant les 2 jardins. Il abrite une pièce carrée de surface équivalente à celles des corps de bâtiment courant. La tourelle de MAULNES reste, par rapport aux autres pièces, une petite annexe de service.
- de forme des bastions, réels bastions défensifs à Caprarole, reliquat de la forteresse primitive; alors que les tourelles de MAULNES ne présentent pas la forme aigue éliminant les angles morts de visée, puisqu’elles s’inscrivent également dans un pentagone, sans être pour autant pentagonales.
Cependant comme à MAULNES, les façades de Caprarole sont « cadrées » par deux avant-corps poursuivant les bastions. Ces travées de blocage sont plus larges, cernées de chaînages, leur nu de façade avancé, même s’il y a indécision suivant les gravures et les photographies, sur l’avancée de corniche.
MAULNES et la Villa BARBARO
Mais le logis n’est qu’une petite partie du projet général de MAULNES qu’il paraît plus porteur de rapprocher de Palladio, de sa villa Barbaro notamment, de 1557, qui présente beaucoup de similitude sociale, économique et esthétique et notamment le même développement d’un bâtiment continu et articulé sur différents niveaux.
MAULNES caricaturé et stérilisé
Suivant l’exemple de Ducerceau qui caricature MAULNES dans ses « vues vol d’oiseau », la recherche historique française publiée est excessivement focalisée sur le logis, aux deux motifs 1) de la chasse et 2) du pentagone. Elle s’est attachée à des références prestigieuses mais peu probantes comme les châteaux de chasse de François I déjà anciens et dépassés ou comme le Caprarole de Vignole, comparaison peu probante compte tenu de leur différence d’échelle et de cette datation imprécise du projet « primitif » de MAULNES. En revanche elle mésestime le propos humaniste global original et novateur du plan général primitif qui sera réalisé, et méconnaît la réalité des troubles civils et la position de MAULNES au centre de ces troubles qui vont fortement conditionner l’évolution du chantier, ses modifications, son adaptation à un contexte et une situation des commanditaires en perpétuels changements, jusqu’à l’épilogue de son abandon et de sa vocation bourgeoise en 1575.
MAULNES et les Crussol
Louise se remarie en 1556 avec Antoine de Crussol, beaucoup plus jeune qu’elle. Dix ans après, et élevés à la dignité de duc d’Uzès, ils mettent en chantier en 1566 un nouveau projet très profondément remanié sur la base du projet « primitif », inséré au centre de forêts profondes et peu sécures qui seront aussi aménagées, ouvertes et domestiquées par des « lignes », des allées. En ce temps, on croit dépassés les premiers troubles de ce qui deviendra « les guerres de religion »… c’est la paix, après le tour de France pendant deux ans de la cour de Charles IX, pendant lequel le projet de MAULNES s’est finalisé !
Le chantier de 1566 construit un projet de temps de paix : ouvert, continu; simplement enceint d’une « métaphore militaire » mais comme ce peut être considéré de tradition pour une propriété isolée de « généralissime ».
Mais la guerre civile reprend: les troubles recommencent en 1569-70. Ils persistent. Ils s’amplifient. Ils sont principalement le fait de très proches et puissants voisins de MAULNES: les Coligny installés à Tanlay et Quincy, Condé à Noyers/Serein et à Vallery. L’autre parti, le papiste, celui des Guise est immédiatement à l’Est, en Lorraine, derrière la Champagne ! Décision est prise d’adapter le chantier de MAULNES à cette nouvelle situation d’état de guerre. Ce qui revient à doubler l’enceinte générale par un mur taluté créant un fossé, et à fortifier le logis. Sa pointe Nord est fermée par un massif de maçonnerie, et la tête de galerie écartée. Pont-levis, passerelle destructible, porche transformé en vestibule, baies fermées ou rétrécies, meurtrières : tout concourt à renforcer sa sécurité. En fait ce massif Nord existait au projet « primitif » mais avait été abandonné pour plus de confort ! Saura-t-on jamais comment s’ouvrait au Nord, cette seconde enceinte talutée ?
Nouveau fait dramatique en août 1573, Crussol meurt des suites du siège de La Rochelle ! La paix est à nouveau installée mais Louise à nouveau veuve, laisse beaucoup de choses « en plan » à l’intérieur de l’enceinte ou dans les parties supérieures du logis, dont elle modifie l’appartement noble. Il est alors sûrement scindé en deux, occasionnant une surcharge à la source de désordres très sérieux dont l’enfoncement de la voûte du vestibule à la pointe Nord du logis. La galerie supérieure est vraisemblablement fermée et abandonnée ce qui entraînera sa démolition environ 100 ans après ! Louise abandonne MAULNES à partir de 1575. Elle cherche même en vain à échanger le comté de Tonnerre contre celui du Lauragais. Les prochains travaux, avec l’occupation suivante, noble et permanente, sont réputés postérieurs à 1650.
MAULNES et Ducerceau
Paradoxalement au moment même où Jacques Androuet Ducerceau achève son premier volume des « Plus excellents bastiments de France » et hisse MAULNES au rang de demeures princières et royales, Louise n’y reviendrait plus et y loge deux de ses anciens officiers lui donnant une vocation bourgeoise.
Sauvant MAULNES d’une certaine façon, cette publication de Ducerceau s’avère très ambiguë car elle réunit « le plan général primitif » légèrement détaillé, avec sur la « vue à vol d’oiseau » les façades de 1570 et la double enceinte de 1573. Ces deux gravures cumulent incohérences et erreurs qui prouvent d’une part que Ducerceau n’est pas l’auteur de MAULNES et par ailleurs qu’un certain temps s’écoule entre projet « primitif » et réalisation puisque Ducerceau a fait transcrire le plan « primitif » qu’On lui a communiqué, soit avant qu’il ne soit obsolète, soit sans connaître le plan réalisé dont notamment la surface du logis est réduite d’un quart, alors qu’il a tracé et bâclé les façades construites beaucoup plus tardivement, avec des incohérences d’échelle entre avant-corps et logis, sans rien modifier en plan, sinon la double enceinte qui n’a pas d’accès ! On doute même que Ducerceau soit venu à MAULNES.
Mais MAULNES est un chantier effectivement extraordinaire… pourvu d’un confort comme chaudière et eau courante dont on a peu d’équivalent dans les constructions de l’époque. Qui plus est, c’est le chantier des favoris de la reine… des favoris très malheureux au temps de l’achèvement en 1576, du premier volume de Ducerceau qui s’ouvre sur le Louvre et se ferme sur MAULNES, puisque Crussol est mort au service du roi et Louise veuve à nouveau, sans enfant, est sujette à de multiples procès de successions : celle de ses parents, celle de son premier époux et de son fils du Bellay, suivies de celle de son second époux Crussol !
Le ou les architectes de MAULNES
Ils sont inconnus, ce qui en renforce le mystère. Vraisemblablement du premier cercle des architectes de la cour. Dans la controverse, nombreux sont ceux qui inclinent pour Serlio, NON bien sûr pour le chantier de 1566, mais pour le projet « primitif »; pour Delorme pour le chantier de 1566, chantier que son frère Jean Delorme, également architecte et son collaborateur régulier aurait pu conduire; à moins, comme je le suggère, que ce ne soit l’œuvre de son grand rival Primatice intervenant aussi à Ancy-Le-Franc et à Tanlay; Primatice cependant associé à Delorme dont les charpentes d’avant-garde « à petits bois » ont couvert avant-corps et galerie pendant 100 ans.